Hypnose Paris: Laurent Gross, Sylvie Bellaud hypnothérapeutes, répondent à vos questions sur l'hypnose ericksonienne, l'EMDR, la formation. Avis de thérapeutes










Espace Addictions - Anorexie: Stratégie et intuition.


Esther, le sport et nous.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves 68.


Esther, 15 ans, souffre d’une anorexie mentale qu’elle « soigne » par une suractivité sportive. Entre tensions, négociations serrées et exercices physiques, l’équipe soignante chargée de l’accompagner a pu l’amener vers le petit changement qui peut faire la différence...

Le compte rendu présenté dans ces pages se propose d’évoquer le cas clinique d’une jeune adolescente anorexique en hospitalisation. Notre ambition est ici d’illustrer par des exemples in situ la façon dont nos apprentissages en hypnose et en thérapie solutionniste sont venus irriguer nos pratiques soignantes. Celles-ci s’en sont trouvées parfois radicalement modifiées à travers des perspectives de soins renouvelées. Salutaires et dynamisants, ces apprentissages ont largement contribué à nous sortir de l’impasse trop souvent répétée dans laquelle notre équipe soignante tombe lorsqu’il s’agit d’accompagner ces jeunes filles souffrant d’anorexie mentale. Population très complexe s’il en est.

I. PRÉSENTATION ET CONTEXTE DE SOINS

Le cas clinique évoqué ci-dessous se déroule dans une unité d’hospitalisation complète pour adolescents (12-18 ans). Les soignants de l’unité sont amenés à accueillir fréquemment de jeunes adolescentes en prise avec une anorexie mentale en crise aiguë (aphagie complète, impossibilité de tenir la station assise, désinvestissement social et scolaire...). Ainsi en est-il de la jeune Esther, adolescente de 15 ans, dont l’entrée dans la maladie fut diagnostiquée environ deux ans auparavant. Les soins précédemment proposés en ambulatoire à Esther sont désinvestis par celle-ci. L’adolescente n’honore plus aucune des consultations programmées en CMP. En outre, une perte de poids très importante est objectivée chez la patiente, ces dernières semaines, par le médecin généraliste. Lequel préconise une hospitalisation complète pour Esther.

L’adolescente est ainsi transférée dans un service de pédiatrie où elle bénéficie, durant quinze jours, d’une alimentation par sonde naso-gastrique. Une fois sa situation somatique jugée « moins critique », Esther est transférée en unité d’hospitalisation pédopsychiatrique afin de poursuivre ses soins. L’emploi du terme « moins critique » est cependant très relatif : à son entrée en hospitalisation, Esther mesure 168 cm pour 38,4 kg, soit un indice de masse corporelle (IMC) de 13,4 kg/m2. Ce qui, selon les critères de l’OMS, place la patiente très en dessous de la norme basse (18,5 kg/m2). Dans l’unité d’hospitalisation, la prise en charge des adolescents anorexiques repose sur des soins contractualisés.

Un document papier est ainsi édité par le pédopsychiatre en début d’hospitalisation et comprend trois phases qui rythmeront la temporalité de l’hospitalisation (une phase de sauvegarde vitale, une phase de transition et une phase d’autonomisation). Le passage dans la phase suivante est corrélé à une prise de poids progressive (1) et à l’évaluation des médecins et soignants selon un certain nombre de paramètres observés durant les entretiens individuels et dans le quotidien du service. Ce contrat de soins est signé par l’équipe médicale, un soignant, l’adolescente et ses parents. Il n’est toutefois pas rare que les adolescents refusent catégoriquement de signer ledit document. La première phase, dite de « sauvegarde vitale », est vécue particulièrement difficilement par les adolescents. Le contrat stipule en effet qu’elles ne sont plus libres de décider de leurs agissements, aussi anodins puissent-ils paraître (exemple : faire son lit, ranger sa chambre, regarder la télévision en salle commune, faire du sport...). Cette approche dont le postulat conceptuel peut sembler vertueux (renvoyer à la jeune fille que son état de santé actuel ne lui permet pas de conserver la maîtrise sur son environnement) a des effets particulièrement négatifs sur Esther.

En effet, se met en place une opposition frontale, en escalade, entre Esther et l’équipe soignante. Plus on cherche à entraver la jeune fille dans la pratique ritualisée de ses programmes sportifs quotidiens, plus l’adolescente développe des stratégies pour pouvoir, sans être vue, satisfaire à son unique objectif : perdre des calories. Au bout de deux semaines d’hospitalisation, il apparaît que la jeune fille a sensiblement augmenté sa durée quotidienne d’exercices physiques. Esther confirmera cela elle
-même, non sans une certaine fierté, durant un entretien médical. L’adolescente est néanmoins demandeuse d’une aide, consciente que ses rituels sportifs la débordent et l’envahissent.

Au regard de la situation, l’équipe médicale décide d’instaurer pour Esther des temps de pratique sportive accompagnée par un soignant à raison d’une heure quotidienne. Dès lors, s’est posée pour l’équipe soignante la question du mode opératoire : devions-nous proposer à Esther un programme sportif adapté à son état physique ?

Une activité de gym très douce en insistant auprès de l’adolescente sur la gravité de son état de santé ? Une telle approche, aussi rigoureuse soit-elle, ne nous semblait pas répondre pleinement à la problématique d’Esther. En effet, cela reviendrait, dans le cas présent, à proposer à la jeune fille une réponse logique (une pratique sportive douce et progressive adaptée à son état de santé) à une problématique illogique (faire du sport plusieurs heures par jour, ne plus s’alimenter...). Une autre approche nous paraissait davantage porteuse de perspectives nouvelles.

II. UNE APPROCHE STRATÉGIQUE

Nous avons plutôt fait le choix d’une approche d’inspiration stratégique en proposant à Esther un objectif clairement explicité « décélération sportive ». Proposition acceptée par l’adolescente. L’idée ici est de pouvoir « sillonner la mer à l’insu du ciel » : en donnant clairement à Esther un tel objectif, on lui donne, en quelque sorte, un point où fixer son attention. Il paraît en effet entendable pour Esther qu’une équipe soignante cherche à atteindre un tel objectif. Lequel objectif nous paraissait plus stratégique que ceux, régulièrement évoqués dans les dossiers de soins, de « lâcher-prise », « prise de plaisir » ou « détente ». Si l’on avait expliqué à Esther que l’objectif de cette pratique sportive avec présence soignante était de « mettre à distance ses angoisses et de faire du sport en se faisant plaisir », l’effet aurait certainement été contre-productif.

Un peu à la manière de la personne qui, en amont de l’histoire drôle qu’elle s’apprête à vous partager, vous assure de la garantie de votre plus grand fou rire. Il y a fort à parier que l’équipe soignante se soit tiré une balle dans le pied. De fait, la focalisation exclusive sur ces enjeux aurait probablement conduit à un sentiment d’échec chez Esther, en la maintenant fatalement dans une injonction paradoxale : celle de devoir déclencher volontairement un phénomène qui, par nature, échappe à la sphère du conscient.

Continuellement, l’adolescente se serait dit : « Je dois me détendre ! », « je dois lâcher prise ! », « suis-je vraiment en train de prendre du plaisir ? ». Boucle insoluble, à l’image de l’insomniaque désireux de s’endormir et se focalisant obstinément sur son objectif. Plus il désire s’endormir, plus il s’éloigne des bras de Morphée. Le « lâcherprise », « la prise de plaisir » seront donc en quelque sorte pour nous un « bonus » non explicité, une conséquence rendue possible par une liberté laissée à la personne. En préambule de chaque séance, nous formulerons à l’adolescente la phrase suivante : « Je te demande de ne pas chercher à te détendre. »

Ainsi débarrassée de cet impératif, Esther ne focalisera pas son attention là-dessus durant les séances. Nous lui proposons, en outre, de faire les exercices avec elle. Esther accepte volontiers et s’amuse de cette proposition : « Ahah ! vous allez en chier ! » Courbatures et grosses suées seront en effet au rendez-vous pour les membres de l’équipe qui se prêteront à l’expérience. Afin de pouvoir « accrocher » la jeune fille sur cette médiation, il s’agissait de partir de son programme sportif personnel en lui laissant volontairement le maximum de contrôle et de maîtrise quant aux modalités de la séance. Ainsi avons-nous pu accéder, au plus près, aux habitudes et nombreux rituels sportifs quotidiens d’Esther. Situation inédite pour le service, tant il est vrai que les consignes strictes d’interdiction sportive posée par le cadre des soins jusque-là couvraient d’un voile de mystère les pratiques des adolescentes. Comme une forme d’évitement du sujet par l’institution. Tout au plus, savions-nous que les jeunes filles s’adonnent à leurs rituels dans le secret de leur chambre. Elles ne se livrent que très superficiellement sur la nature réelle de leurs agissements, soit en les minimisant, soit en les niant. Esther nous partage dans le détail son programme.

Redoutant la désapprobation du soignant face à l’ampleur des exercices, l’adolescente cherche la réassurance : « Comme ma mère, tu penses, toi aussi, que j’en fais beaucoup trop et que c’est dangereux ? » Nous lui répondons qu’il ne s’agit en aucun cas pour nous de porter un jugement sur ses pratiques. Mais bien au contraire de travailler avec elle en partant de « l’endroit où elle se trouve, maintenant ».

Par ailleurs, la dernière citation d’Esther mentionnée ci-dessus (« ... j’en fais beaucoup trop et que c’est dangereux ») nous permet de rebondir et d’employer avec l’adolescente un nouvel outil thérapeutique : l’externalisation. A chaque fois que l’occasion se présente, nous nous employons à externaliser la pathologie en dissociant le trouble de la personne. Il s’agit de dégager la patiente de son enclave identificatoire en présentant l’anorexie comme une entité extérieure, quelque chose d’étranger à la patiente.

- Esther (à propos du sport) : « Pffff ! Non mais vraiment, c’est n’importe quoi. J’en fais beaucoup trop !

- Le soignant : Ce n’est pas toi qui en fait beaucoup trop. C’est l’anorexie qui t’ordonne d’en faire beaucoup trop. N’est
-ce pas ?

- Esther : Oui, elle me dirige.

- Le soignant : Exactement. Qu’est
-ce qui te permettra de sentir la différence quand l’anorexie te dirigera un peu moins ?

- Esther (après un temps de réflexion) : Je crois que je m’écouterai plus.

- Le soignant (répétant les paroles) : Je m’écouterai plus... Et quel est le petit détail qui te permettra de sentir quand il y aura davantage d’écoute ?

- Esther : Je m’arrêterai quand j’en ai marre. Même si l’anorexie me dit de me bouger le cul, je l’écouterai pas. » Cette externalisation nous…

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Maxime DEVARS

Infirmier en pédopsychiatrie, formé à l’hypnose et aux thérapies stratégiques et solutionnistes à TACT (La Rochelle), puis à l’ARePTA-IMHENA (Nantes). Actuellement en fonction dans une unité d’hospitalisation complète pour adolescents (12-18 ans).

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- Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente dans son édito le contenu de ce n°68 :

Comment devenir un meilleur thérapeute ?

Cette question est au centre de notre pratique, elle implique la « présence » du thérapeute dans une approche centrée sur le corps relationnel, ainsi que la mise en place d’évaluations visant à améliorer la qualité du lien thérapeutique.


. François Cartault nous montre comment le travail sur le deuil implique de retrouver la relation perdue comme étape initiale avant de développer l’autonomie de la personne endeuillée. Dans la séance présentée, le questionnement narratif met en évidence l’importance de décrire les différences et les points communs entre les sujets pour enrichir et faire perdurer la relation.
. Solen Montanari nous décrit la situation d’Elisa, 14 ans, qui a perdu toute confiance, un « truc » l’empêchant de lâcher prise dans la relation de soin. Selon l’approche TLMR (Thérapie du lien et des mondes relationnels) qu’elle pratique, elle intègre sa propre résonance (image d’un iceberg et vécu de chair de poule) pour co-construire un imaginaire partagé où le thérapeute et Elisa regardent ensemble la scène et en ressentent les effets sous forme d’une expérience unique.
. Sylvie Le Pelletier-Beaufond nous fait part de son expérience des séances d’hypnose partagées avec François Roustang. Elle souligne l’importance de la ''présence'' pour François Roustang dans sa manière de constituer une relation thérapeutique. Elle rappelle le principe qui gouverne sa pensée, l’existence de deux registres distincts : une forme discontinue correspondant à la dimension de l’individualité, et une forme continue, un fond, constitué de l’ensemble du système relationnel correspondant à la dimension de la singularité.

Ces trois auteurs mettent en scène ce qui est au centre de l’utilisation de l’hypnose en thérapie : le développement d’un processus coopératif où la présence du thérapeute est renforcée par le fait que ce dernier ne pense pas à la place du sujet.

. Grégoire Vitry et ses collaborateurs nous montrent comment la participation de chaque thérapeute à un réseau d’évaluation de sa propre pratique (Réseau SYPRENE) favorise une amélioration de notre pratique. Dans ce travail de recherche portant sur les effets de l’évaluation de l’alliance thérapeutique et de l’état de bien-être, nous comprenons l’importance de tenir compte de la perception du sujet et de partager avec nos pairs.

- L’édito de Gérard Ostermann dans l’Espace Douleur Douceur souligne l’importance de la capacité du thérapeute à faire un « pas de côté » pour rendre l’hypnose vivante dans les soins.

- Chirurgie maxillo-faciale en mission humanitaire, un article de Christine ALLARY

- Olivier de Palezieux nous parle du placebo

- Corps et espace sécure: changer le monde du patient par Jean-François DESJARDINS

- Dans le dossier consacré aux addictions, une constante est l’absence de confiance dans la relation humaine. Les trois auteurs, Maxime Devars, Anne Surrault et Nathalie Denis, nous proposent différentes manières de se libérer des symptômes bloqueurs de la relation (hyperactivité dans l’anorexie, conduite automatique chez le fumeur). Ils s’appuyent sur leur créativité et un imaginaire donnant toute sa place à la stratégie pour que les sujets puissent se réapproprier leur responsabilité dans le soin.

Nous retrouvons la qualité des chroniques habituelles, l’humour de Stefano et Muhuc, les situations cliniques richement décrites par Sophie Cohen, Adrian Chaboche et Nicolas D’Inca : à lire et à se laisser imprégner.

Ce numéro rend également hommage au Professeur Peter B. Bloom, ancien président de l’ISH qui vient de nous quitter le 10 septembre 2022 à l’âge de 86 ans. Dans une interview donnée à Gérard Fitoussi, il souligne l’importance de la créativité dans notre pratique et son espoir que l’hypnose continue à favoriser les rencontres et à nous faire partager des histoires de vie.

Crédit photo © Michel Eisenlohr



Laurent GROSS
- Hypnothérapeute à Paris 11. - Formateur en EMDR - IMO et Hypnose. - Dirige le CHTIP Collège... En savoir plus sur cet auteur



Rédigé le 23/08/2023 à 21:50 | Lu 346 fois modifié le 27/08/2023



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