Confusion et métaphores :


CHOISIR POUR TROUVER SA PLACE


Crédit Photo: © Caroline Manière
Crédit Photo: © Caroline Manière
Jouer de la confusion pour parvenir à des idées claires. C’est tout le paradoxe de la technique des histoires en escalier, appliquée ici sur la patiente Emma*. L’hypnose s’est diffusée dans mon travail de psychologue clinicienne, comme dans ma vie, au fil des années apprentissages. Les techniques sont venues construire et étoffer mes approches thérapeutiques et ma pratique. Je dis souvent que j’ai appris à « danser » au rythme de mon patient. C’est l’histoire d’Emma que je viens vous faire partager aujourd’hui. C’est une jeune femme à l’intelligence brillante. Elle était coincée entre un passé douloureux et un présent qui rentrait en résonance. Cette situation la laissait dans une grande confusion et dans l’angoisse. Trouver sa place. Faire des choix dans le bon dosage et l’équilibre : c’est ce qui fut l’enjeu principal de ce temps de thérapie.

EMMA À L’ENFANCE DOULOUREUSE

Emma a 22 ans. Je l’ai vue la première fois à mon cabinet pour une suspicion de trouble de l’humeur. Elle parle de possible dépression hivernale. C’est une jeune fille qui suit des études universitaires. Les entretiens cliniques révèlent une enfance chargée d’une histoire familiale douloureuse. On retrouve des traces de troubles post-traumatiques : réminiscences des scènes de graves disputes entre les parents, gestes violents. Elle a de profonds sentiments d’insécurité et manque cruellement de confiance en elle. Malgré cela, Emma est parvenue à protéger ses petites soeurs jumelles de deux ans ses cadettes. Elle est d’une intelligence rare, avec de grandes capacités d’élaboration et une sensibilité aiguisée. Pour elle, cette sensibilité est handicapante car elle n’arrive pas à la comprendre ni à la maîtriser. Je pense qu’elle est haut potentiel, bien que jamais diagnostiquée.

Après quelques séances sa thymie s’améliore. Je mixe les entretiens psychologiques de face à face, et les séances d’hypnose. Nous travaillons sur les « MES MAY » (mouvement alternatif des yeux) (1) et le Photoshop mental. Les troubles post-traumatiques s’estompent puis disparaissent. Nous décidons d’espacer les rendez-vous puis de les suspendre. Deux ans plus tard, Emma revient au cabinet après une rupture amoureuse. Elle s’était mise en couple avec un homme souffrant de troubles psychologiques importants et invalidants pour leur vie au quotidien (agoraphobie, phobies multiples, crises de panique...). La cohabitation s’était d’abord bien passée. Emma a le syndrome du sauveur et son compagnon avait besoin d’être sauvé. Cependant, au bout de deux ans de sacrifices et d’enfermement dans la pathologie, Emma s’épuise et n’en peut plus. Elle craque et le quitte en ayant un profond sentiment d’échec. Elle s’accuse d’être « la salope de l’histoire ». Elle est déchirée par cette rupture, perdue entre sentiments et raisons. C’est son premier grand chagrin d’amour. Remontent alors des réminiscences de fantômes du passé où tout s’emmêle. Tout est de sa faute. Elle aurait dû arriver à sauver son couple. Elle aurait dû tenir plus. Elle l’a abandonné lâchement à son sort... Ces pensées en boucle la conduisent à de terribles crises d’angoisse qu’elle ne parvient pas à dominer. Le 25 décembre, elle est amenée par sa mère aux urgences.

En entretien clinique, je reprends avec elle les raisons qui l’ont amenée à mettre fin à cette situation amoureuse toxique et pathologique. Sans le savoir, elle rejoue une partition de son passé, sans pouvoir trouver d’issues. Mais Emma ne m’entend pas. Sa réflexion tourne en rond. Elle est perdue dans des sentiments ambigus et contradictoires. Comme elle est très intelligente, elle trouve tous les arguments possibles et imaginables pour relancer ces ruminations. Mes suggestions directes ne fonctionnent pas, ou tout au plus ne tiennent pas longtemps. En prenant du recul, je me souviens de mes cours où on me disait que même Albert Einstein avait eu besoin un jour d’un plombier. Je décide donc d’enfiler mon bleu de travail et d’aborder les choses différemment. Je repère que Emma est en état confusionnel affectif, c’est là, dans la confusion, que je dois aller la chercher : en faisant « buguer » sa raison. J’utilise alors la technique de l’histoire dans l’histoire, ou histoires en escalier (2). En m’inspirant du texte de « La mouette à tête rouge » du Docteur Dominique Megglé.

BABILLAGE, COQ À L’ÂNE ET HISTOIRES EN ESCALIER

Le jour de son entretien, avant qu’Emma n’ait pu s’installer, je commence à babiller l’air de rien. Mon débit de parole est rapide et enjoué. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir à ce que je lui suggère, en saturant mes propos d’informations. Mon discours passe volontairement du coq à l’âne dans une impression de flou qui n’est que feinte. - Thérapeute : « Tu sais Emma, j’ai trouvé un jour près de chez moi, posée sur une poubelle, une belle maquette de bateau en bois. Ce bateau était comme sorti d’un naufrage, avec des voiles aux cordages emmêlés et cassés. Il était beau et prometteur, quoique très poussiéreux. Quand je l’ai pris dans mes mains, j’ai constaté qu’un des mâts avait été brisé. Il y avait des bruits dans la coque… comme des objets cachés. Je voulais l’emporter chez moi et voir ce que je pouvais en faire pour le réparer. J’adore les objets en bois. Mais je me suis souvenue d’une histoire que mon frère m’avait racontée. Il avait eu des locataires qui avaient récupéré un meuble sur Leboncoin. Imprudemment, ils l’avaient placé directement dans leur appartement. Après quelques semaines, tout l’étage était infesté de punaises de lit. Une désinfection complète et coûteuse avait été nécessaire. Une horreur ! Forte de cette expérience, je place le bateau dans une courette à l’extérieur de chez moi. Je vais prendre conseil auprès d’une spécialiste antiquaire. Je rapporte divers produits insecticides, bien décidée à me débarrasser des hypothétiques vers de bois, punaises ou autres parasites qui pourraient sournoisement infester mon intérieur. Je me dis que parfois certains objets demandent un soin et de l’attention particulière. » « C’est le cas de “Requin”, l’immense vélo elliptique qui obstrue mon salon. C’est comme ça que j’ai fini par le baptiser. Achat Internet démesuré dont je n’avais pas prévu l’immense envergure. Mais il remplit bien sa fonction : la marche accessible et intensive chez moi en fin de journée. Sauf que un jour, en faisant de l’exercice, mon vélo elliptique s’est mis à faire un vrombissement épouvantable. J’ai entendu un gros bruit : une courroie venait de se détacher! Impossible de remonter sur l’appareil qui restait bancal et instable. J’ai ramassé la courroie et j’ai essayé pendant longtemps de retrouver sa place… mais en vain. Peutêtre parce que la pièce n’était pas assez éclairée ? Peut-être parce que je n’avais pas les bonnes lunettes ? Peut-être, simplement, parce que je n’avais pas les compétences pour le faire ? La constatation restait la même : mon vélo elliptique avait une courroie en moins, et il dysfonctionnait au…

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MARIE-CLOTILDE WURZ-DE BAETS

Psychologue clinicienne, pratique l’hypnose depuis 2011. Elle est encore aujourd’hui sur un versant d’étude et de recherche. Travaille en cabinet libéral et fait des interventions de formations et des cours pour des institutions. Au fur et à mesure des années, l’hypnose a changé sa pratique professionnelle.

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Sommaire de ce n°65 Mai, Juin, Juillet 2022:
. Julien Betbèze, rédacteur en chef, éditorial : « Créer des liens »

. Jean-Marc Benhaiem nous invite à ne pas nous focaliser sur le symptôme mis en avant dans la demande thérapeutique : il s’agit plutôt de chercher à mobiliser l’énergie bloquée dans d’autres symptômes apparemment secondaires, et ainsi de désorganiser les rigidités pathologiques et amener le changement. Une clinique pleine de sagesse !

. Sophie Tournouër utilise le questionnement centré solution pour défaire les addictions sexuelles conjuguées à la prise de produits psychoactifs. Le déroulé du verbatim nous permet de saisir la logique interne aidant les individus à se libérer de cette pratique asservissante du « chemsex ».

. Mady Faucoup Gatineau nous prend par la main pour rencontrer Théo, un rebelle de 5 ans qui fait sa loi et sème la zizanie dans la famille. Nous découvrons l’utilité de la TLMR (thérapie du lien et des mondes relationnels) pour construire un cadre familial sécure dans lequel chacun va pouvoir retrouver sa place.

Dossier thématique : Histoires et métaphores
. Alicia Mangeot nous raconte des métaphores « sur mesure », favorisant ainsi des changements de comportement en rapport avec les intentions relationnelles des patients. Elle nous donne plusieurs exemples d’utilisation stratégique de métaphores (bibliothèque, cercles relationnels, mille-pattes) favorisant la coopération dans la séance, et la réalisation des tâches indirectement proposées.

. Virginie Serrière exprime une grande finesse dans son appropriation du questionnement narratif : à travers l’animation d’ateliers d’écriture, elle témoigne de la possibilité pour chacun de redevenir auteur de sa vie.

. Marie-Clotilde Wurz-de Baets nous montre sa créativité dans l’utilisation du langage métaphorique pour induire une transe de réassociation chez une jeune femme confuse après une rupture sentimentale.

. Espace douleur douceur
. Gérard Ostermann, éditorial : « Autour de la douleur »

. Stéphane Graf nous montre l’importance de ne pas se focaliser sur le symptôme mis en avant dans la plainte, mais d’intégrer la douleur dans l’unité corporelle.

. Stéphanie Delacour, dans un cas de dyspareunie, met aussi en évidence la pertinence de ne pas centrer la thérapie sur le symptôme, et de percevoir le lien entre la douleur et la rupture d’homéostasie. Grâce à sa prise en charge et à la remise en place de compétences émotionnelles et relationnelles, la patiente va retrouver une vie plus sécure avec une nouvelle relation à son corps.Dans cette période de sortie de la Covid, où les salles obscures se remplissent à nouveau, Sophie-Isabelle Martin et David Simon revisitent pour nous la technique de la salle de cinéma pour travailler avec des patients douloureux ayant très peu de protection. Les interactions sont très bien décrites, avec les multi-dissociations permettant de travailler en sécurité. Un exemple clinique illustre cette pratique avec pédagogie pour que chacun puisse s’approprier cette technique.

. Sophie Cohen expose un cas de bruxisme lié à des croyances limitantes autour des combats de la vie. Après une régression en âge, la patiente pourra retrouver son regard émerveillé de petite fille devant la photo d’une forêt et retrouver ainsi calme intérieur et détente.

. Christine Allary nous emmène en mission humanitaire et nous fait partager la conduite d’une séance d’hypnose faite en traduction simultanée avec le chirurgien. Elle décrit avec précision les effets de cette technique novatrice et fédératrice pour les participants.

. Serge Sirvain décrit une situation clinique émouvante dans laquelle il est amené à mettre en place une sédation terminale chez une patiente de 93 ans atteinte d’une tumeur digestive invasive. Il explique comment la position de non-savoir et l’imaginaire partagé autour d’une métaphore culinaire vont accompagner un endormissement terminal apaisé et en relation.

Et nos rubriques
. Nicolas D’Inca : culture monde « Une perceptude venue du désert ».
. Adrian Chaboche : Les champs du possible « Un lâcher de ballon bien étrange ».
. Sophie Cohen, nouvelle rubrique : bonjour et après « Clémentine et la chaleur qui fait fondre la plaque ».
. Stefano Colombo et Muhuc : Quiproquo… « Métaphores »

Crédit Photo: © Caroline Manière


Laurent GROSS
Hypnothérapeute à Paris, enseignant en EMDR - IMO et Hypnose, dirige le Collège d'Hypnose &... En savoir plus sur cet auteur



Rédigé le 06/12/2022 à 00:12 | Lu 167 fois modifié le 06/12/2022



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