Le vide, l'inspiration, la vacuité. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.



EXEMPLES D’INTERVENTION EN THÉRAPIE SYSTÉMIQUE ET STRATÉGIQUE BRÈVE
NATHALIE KORALNIK, POUR L’INSTITUT GREGORY BATESON

À travers deux cas cliniques, deux histoires, l’occasion est donnée ici de se pencher sur la peur du vide. Le vertige du vide psychologique, existentiel, ce vide que l’on cherche à combler à tout prix pour ne pas avoir à affronter le « monstre ». Alors la thérapeute, forte de sa créativité, se fait guide pour accompagner ses patientes dans une « saine exploration thérapeutique »...

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Blaise Pascal.


À l’occasion de ma précédente présenta- tion concernant des problèmes de « peur du vide » (2), des personnes m’ont demandé s’il s’agissait de la « peur du vide physique » ou de la « peur du vide psychologique ». Je vou- lais en effet parler de la perception de l’espace expérimenté comme effrayant, le vide en question était donc bien le vide « physique ». Mais cette question m’a donné envie de raconter quelques histoires sur la manière dont j’ai accompagné des patients se plaignant de peur du vide « psychologique ».

Notre « grille » systémique et stratégique d’analyse des problèmes sera ici encore utilisée, grille qui nous permet de « problématiser » de façon utile. « Problématiser », c’est décrire le problème amené par la personne qui nous consulte en termes concrets, interactionnels, actuels et accessibles à une solution. Pas de recettes, donc, pour le vide psychologique, existentiel, mais une recherche des tentatives de solution et du thème des tentatives de solution pour pouvoir ensuite décliner les 180 degrés en les ajustant au problème et au patient.

Laure : « Je suis mon pire ennemi »
Laure est une ravissante jeune femme de 32 ans, mère de deux jeunes enfants. Je la trouve d’emblée vive, drôle, intelligente. Elle se plaint d’épuisement et d’un manque cruel d’estime de soi. « Je me trouve nulle dans tout », dit- elle. Elle se critique constamment, se traite de « pauvre fille », raconte qu’elle n’a jamais été appréciée par ses parents, qu’elle-même est une mauvaise mère... un monstre, même, certainement... Elle est au bout du rouleau et ne s’accorde strictement jamais un moment de repos, de répit. Il faut constamment qu’elle fasse quelque chose : le boulot, une formation de spécialisation, les activités des enfants, les courses, la cuisine, l’association du Sou des écoles et ses réunions, etc. Derrière cette incessante et douloureuse activité, la perception est : « Il ne doit pas y avoir de vide. Si je m’arrête, je m’écroule. » « Ah bon ! dis-je. Comment cela ? » Elle m’explique : « Je ne sais pas, je vais être face à un monstre. Je me rendrai compte d’à quel point je suis lamentable. Je suis mon pire ennemi. »

Dans notre monde hyperactif, la peur de découvrir « le monstre » dans les interstices de temps libre n’est pas rare chez nos semblables. Et en effet, la dynamique d’évitement (je m’active pour ne pas avoir à voir...) est semblable à celle qui nous fait expérimenter la peur panique du vide « physique », en ceci que la tentative de ne pas voir une portion de l’espace dans notre champ de conscience rend cette même portion encore plus effrayante et suscite un emballement de réactions, qui va finir par confirmer la conviction que cet espace, ce « vide », est réellement et absolument à redouter et à éviter.

Notre approche systémique et stratégique brève est une approche éminemment concrète et pratique. Comme Laure se plaint d’épuisement, dit qu’elle n’arrivera bientôt plus à mettre un pied devant l’autre (et elle s’étonne que, dans ces conditions, elle se vive comme une « mauvaise mère », sans cesse en train de crier !), je saute sur l’occasion pour lui proposer d’apprivoiser le « monstre » tout en faisant de micro-pauses pour, éventuelle- ment, se reposer. D’ici la prochaine séance, elle devra, au moins trois fois dans la journée, s’asseoir sur un siège qu’elle aura installé pour avoir une perspective qu’elle n’a pas l’habitude de regarder : « Vous tirez une chaise quelque part de manière à voir les choses sous un angle qui ne vous est pas familier ; la première fois, vous y restez dix secondes, la deuxième fois – et vous pouvez naturellement changer votre siège de place si ça vous dit, l’important étant que la perspective soit différente de d’habitude –, vous restez vingt secondes, la troisième trente secondes.

Et à partir du moment où vous êtes restée une demi-minute assise sur ce siège à regarder, sans rien faire, ce que vous voyez devant vous, vous pouvez choisir de combien de secondes vous augmenterez à chaque fois votre micro-pause, mais attention, jusqu’à ce qu’on se revoie interdiction de dépasser les cinq minutes. On verra bien ce qui se passe, et si le monstre aura le temps de vous croquer en dix, vingt ou trente secondes... »
Laure revient à la deuxième séance toute étonnée et toute contente de ne pas s’être écroulée pendant ces quelques secondes qui sont devenues quelques minutes, qu’elle aura fini par apprécier. Le changement de pers- pective, peu coûteux en termes d’effort et de temps, lui a permis de commencer à se dé- tendre un petit peu, à avoir envie – tout en ayant peur, bien sûr – de se « trouver elle- même », et sur ces entrefaites nous avons pu commencer à travailler concrètement sur les différentes problématiques de sa vie.

Sylvaine : « Je ne supporte pas d’être seule, et je répète sans cesse les mêmes erreurs de casting »
Sylvaine s’est séparée du père de ses enfants il y a deux ans, une union compliquée au cours de laquelle elle n’a rien régulé sauf, dit-elle, qu’elle a tenté de limiter les accès de colère de son compagnon en se pliant à ses exi- gences, jusqu’à ce que la situation devienne invivable et qu’elle le quitte. Elle a fait d’autres rencontres depuis mais – et c’est le motif de sa consultation – elle trouve qu’elle répète les mêmes erreurs : elle rencontre et est attirée par le même type d’hommes qui au début la font se sentir aimée, semblent très présents et attentifs, pour ensuite se montrer jaloux, contrôlants, jugeants et dépréciatifs... et elle s’accommode un temps, ne remarque pas, ne régule surtout pas de crainte que la relation s’arrête... jusqu’à ce que la relation, effective- ment, s’arrête, de son fait ou de l’initiative de l’autre personne. Puis, mal à l’aise d’être seule, tout recommence avec quelqu’un d’autre. Un scénario bien connu, courant, me direz-vous, un problème que les différentes approches de psychothérapie nomment, expliquent et traitent diversement.
Mais si nous regardons de près comment le problème fonctionne, et que nous réglons notre objectif sur ces moments où, seule, elle se sent mal et où son besoin de se « sentir aimée » selon la modalité à laquelle elle est habituée la pousse rapidement vers une nou- velle rencontre du même type, nous obser- vons la dynamique suivante : je me sens seule, vide, je souffre de cette solitude et de ce vide que j’éprouve, et pour cesser d’en souffrir je me rends disponible... sans avoir eu le temps d’apprendre ce qu’il serait utile d’apprendre pour faire moins (commençons déjà par ça !) d’« erreurs de casting ».
[Ici, une parenthèse : nous sommes tous concernés par cette dynamique spécifique qui nous « pousse » à faire, à nous lancer dans la prochaine activité, à suivre la prochaine pensée. Comme toujours, ce n’est pas un problème en soi. Ce qui fait la différence, c’est si cette dynamique devient une fuite qui produit des résultats indésirables et qui génère de la souffrance.]

Il s’agira donc de supporter, de soutenir ce sentiment de vide, de s’autoriser à entrer en contact avec, dans le cadre de ce que la thérapeute va appeler « une saine exploration thérapeutique » car, comme il en va de la peur et de la douleur (et d’ailleurs, il s’agit bien là d’un mélange de peur et de douleur) pour en sortir vraiment, il faut les traverser. Alors, la solitude sera vécue différemment, elle pourra même avec une certaine pratique devenir une ressource...

L’indication donnée à Sylvaine est libellée en ces termes : « Jusqu’à ce qu’on se revoie dans deux semaines, je voudrais que vous puissiez utiliser ce temps où vous êtes seule, avant que vous rencontriez quelqu’un d’autre, pour véritablement apprendre à connaître ce sentiment si particulier que vous avez cherché à éviter jusqu’à maintenant et qui vous a jetée dans de mauvais bras. Permettez-vous d’entrer en contact avec, de le toucher, de le ressentir, comme quand on passe sous une cascade et qu’on ressort, mouillé, de l’autre côté mais qu’on en ressort, comme les fauves qui, dans les cirques, sautaient au travers d’un cerceau enflammé... ou même comme quand on met une infusette de thé ou de tisane dans une tasse d’eau chaude et qu’on la laisse infuser ce qu’il faut...

Laissez-vous ressentir ce que vous vivez, entrez en contact avec, intimement, de façon sensorielle... essayez de préciser sa localisation, sa taille, sa couleur le cas échéant... Bien sûr, vous pouvez aussi téléphoner à vos amies, à vos amis, sortir faire un tour, lire, regarder la télé, écouter de la musique, vous distraire... mais quand la solitude se pointe, accordez-lui un peu de votre temps pour entrer en contact avec toutes les sensations qu’elle suscite en vous, simplement, sans rien élaborer mentalement ni même chercher des explications intellectuelles. »

Sylvaine appelle dix jours plus tard pour demander de déplacer le deuxième rendez-vous, et elle me dit : « Je dois vous dire que j’ai attendu quelques jours pour faire ce que vous m’avez demandé car à vrai dire je redoutais de m’effondrer. Mais j’ai eu plus peur de recommencer les mêmes scénarios, alors je l’ai fait. En vérité, j’ai pleuré au début, mais j’ai compris plein de choses dont je vous parlerai la prochaine fois. Et aussi, finalement, à simplement ressentir sans réfléchir, sans essayer d’éviter, de fuir, j’ai eu comme une sensation d’espace, comme si j’étais moins serrée dans une dimension étriquée, je respire mieux. Je remarque que je passe des tas de bons petits moments toute seule et qu’en fait je m’intéresse à plein de choses.Je ne suis pas si vide que ça!»

RÉCAPITULATIF
Reprenons un peu ce que nous avons vu comme interventions au fil de ces deux histoires.
Dans le cas de Laure,...

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Nathalie Koralnik

Enseigne l’approche systémique et stratégique brève et l’hypnose ericksonienne à l’Institut Gregory Bateson (IGB). Elle consulte en cabinet privé dans la région lyonnaise en français, anglais et italien, et super- vise des équipes socio-éducatives dans sa région. Egalement traductrice et interprète, elle traduit des séminaires et des ouvrages dans ses domaines de compétence.

Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026.

TRAUMATISMES.

Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…

6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.


ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.

DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine.

QUIPROQUO

84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.

BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.


CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier- Beaufond.

LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.

Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.





- Praticien EMDR et Hypnothérapeute à Paris 11. - Formateur en EMDR - IMO et Hypnose. - Dirige le… En savoir plus sur cet auteur


Rédigé le 01/04/2026 à 15:15 | Lu 17 fois modifié le 01/04/2026


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