Pr CHARCOT et l'Hypnose

Pr CHARCOT (1825-1893)

Charcot et l'HypnoseMais en même temps, à Paris, un grand patron, une des gloires de la médecine française, Charcot, (conquis par les démonstrations du belge Donato, qui travaillait surtout sur scène), à son tour surgit, et ces deux grands géants vont créer deux grandes écoles antagonistes qui vont se combattre.

 Liébault et l'école de Nancy, Charcot et l'école de la Salpétrière, vont s'affronter aux yeux de toutes les sociétés savantes mondiales de l'époque.

 En 1878, Charcot commence ses travaux sur l'Hypnotisme.

    En 1882, il présente à l'Académie des Sciences, sa fameuse note, où il écrit les symptômes somatiques fixes de l'Hypnotisme ; "il fallait alors un certain courage pour relever une question mal famée et marcher à l'encontre des préjugés enracinés" et, comme le dit son élève Babinski, Charcot a eu le courage, malgré golibets et critiques qu'il a dédaignés, de réussir dans l'oeuvre qu'il a entreprise; il a fini par faire entrer triomphalement l'Hypnotisme avec lui dans cet Institut qui 30 ans auparavant le condamnait avec autant de dédain et aussi définitivement que le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle.

    Alors que les magnétiseurs ne pouvaient produire que des faits mal définis, inconstants dans leur apparition, Charcot, qui ne pouvait, lui non plus, définir avec précision, les conditions de cette apparition, décrivait, du moins avec précision, les symptômes qui pouvaient être observés par d'autres expérimentateurs.charcot1

    Certes, les descriptions étaient précises, mais l'interprétation inexacte.
    Tout se passe comme si Charcot s'étaient laissé griser par quelque fantasmagorie, spectacle qui l'entraînait au-delà de la limite ordinaire qu'il s'était fixé. Il a parfaitement observé, mais n'a pas pu juger.Charcot Pitié Salpétrière

    Babinski, son élève, portera plus tard un jugement faussé à son tour par une réaction trop vive, et c'est cette double contradiction qui explique le déclin ; en France, de l'oeuvre de Charcot.

    Toutes les conditions étaient réunies pour que, tel l'apprenti sorcier, Charcot ne soit plus maître de ce qu'il avait déchaîné.

    Il est prodigieux que le hasard seul ait pu jouer un si grand rôle dans la philosophie de l'histoire de l'Hypnotisme, oui le hasard.

    Le hasard fit qu'à la Salpétrière, le bâtiment Sainte-Laure se trouva dans un tel état de vétusté que l'administration hospitalière dut le faire évacuer.
    Ce bâtiment appartenait au service de psychiatrie. C'est là que se trouvaient hospitalisés, pêle-mêle avec les aliénés, les épileptiques et les hystériques.
    L'administration profita de l'évacuation de ce bâtiment pour séparer enfin, d'avec les aliénés, les épileptiques non aliénés et les hystériques, et comme ces deux catégories de malades présentaient des crises convulsives, elle trouva logique de les réunir et de créer pour elles un quartier spécial sous le nom de "quartier des épileptiques simples".

    Charcot étant alors le plus ancien des médecins de la Salpétrière, c'est à lui que ce service lui fut confié.C'est ainsi, qu'involontairement, par la force des choses, Charcot se trouva plongé en pleine hystérie.
    Et quelle hystérie ! Imaginez la promiscuité qui régnait alors dans les salles du bâtiment, parmi les malades.

    Un grand nombre de femmes épileptiques entrées à la Salpétrière depuis de longues années, s'y trouvaient hospitalisées ; elles présentaient des fréquentes attaques, car elles éprouvaient une telle horreur des bromures, que presque toutes préféraient subir les atteintes de leur mal, plutôt que de soumettre à une médication quelconque.

    A côté d'elles, intimement mêlées à elles, dans les mêmes dortoirs, dans les mêmes réfectoires, dans les mêmes cours, se trouvaient un certain nombre de jeunes filles hystériques dont les familles, lassées de leurs crises, s'étaient empressées de se débarrasser en les faisant interner à la Salpétrière.

    Les résultats d'une pareille promiscuité ne pouvait manquer de se faire sentir.

    Certes, les attaques des malheureuses épileptiques ne s'en trouvèrent nullement modifiées, mais il en fut tout autrement pour les crises des hystériques.

    A vivre ainsi parmi les épileptiques, à les retenir quand elles tombaient, à les soigner quand leur mal les avait projetées à terre, les jeunes hystériques avaient ressenti des impressions telles que, étant donné les tendances mimétiques de leur névrose, elles reproduisaient dans leurs crises tout l'aspect de l'attaque d'épilepsie pure.

    Et c'était là, la grande hystérie, l'hystérie de la Salpétrière, comme affectaient de l'appeler les contradicteurs de Charcot.

    Il faut bien reconnaître que, pour les raisons qui viennent d'être données à l'instant, ce type spécial de grande hystérie était passablement artificiel.

    Charcot, avec son grand sens clinique, avait bien aperçu tout ce que cette fameuse hystéro-épilepsie empruntait au voisinage trop immédiat des épileptiques ; mais il se laissa emporter par sa tendance à classifier les maladies et les syndromes, et en face de symptômes peu consistants, aussi fuyants, il commit l'erreur de vouloir les enfermer dans un cadre nosologique stable et rigide.

    Comme si l'on pouvait décrire les crises d'hystérie avec des traits aussi fermes que ceux qui conviennent pour une attaque d'épilepsie ou pour une crise de vertige de Ménière!

    Il faut savoir que Charcot n'endormait JAMAIS lui-même ses malades.

    Son chef de clinique, ses internes, se chargeaient de ce soin. Les malades passaient de main en main pendant la matinée; l'après-midi, les internes et souvent aussi les externes, répétaient une ou plusieurs fois les expériences de la matinée, sans songer au mal.

    Le résultat de toutes ces pratiques est facile à imaginer : à l'insu de Charcot, se produisaient, sur ces malades, une série de suggestions inconscientes aboutissant à un véritable dressage dont il n'avait aucune connaissance.

    Et par cela même, toutes ces recherches sur l'Hypnotisme se sont trouvées viciées par la base.

    Charcot ne s'est jamais méfié de la suggestion ; il ne s'est jamais aperçu de l'influence désastreuse que les suggestions involontaires peuvent produire dans les expériences d'Hypnotisme ou pendant une observation sur un hystérique.

   Loin de prendre la moindre précaution, il parlait sans cesse à voix haute, devant les malades, annonçant ce qui allait se produire et leur faisant littéralement la leçon.

    Il n'est pas étonnant que ses adversaires lui aient si souvent reproché que ses hystériques et son grand Hypnotisme étaient un produit de culture.

    Pour ceux qui ont vécu quelque peu dans le milieu de la Salpétrière, il est incontestable que ce reproche était fondé.

    Cependant dans les dernières années de sa vie, Charcot fut amené progressivement à changer ses idées sur le mécanisme de la production de quelques symptômes hystériques.

    Il avait eu l'occasion d'étudier dans son service plusieurs cas de paralysies hystériques survenus à la suite d'un choc, tel que coup ou chute sur l'épaule.

    Malgré son esprit de système, il était bon observateur ; il avait bien vu comment ces paralysies hystériques se produisent ; ce n'est pas brusquement et immédiatement après le traumatisme ; il faut un temps, quelques jours, quelques heures, et pendant ces heures, le malade pense à son accident et en ranime l'idée.

    Pour expliquer la paralysie qui s'installe dans ces conditions bien particulières, il jugea qu'on devait recourir à l'hypothèse de la suggestion, ou plutôt de l'auto-suggestion.

charcot

 

Voici ce qe disait le journal Le Monde du 8 Novembre 2012

Figure mythique de la neurologie et de la psychiatrie, le professeur Jean-Martin Charcot (1825-1893) voit son image sensiblement écornée dans le film Augustine, d'Alice Winocour, en salles depuis le 7 novembre. Dans le rôle principal, Vincent Lindon incarne avec finesse et profondeur cette sommité médicale, pour qui fut créée la toute première chaire de neurologie du monde , en 1882, à l'hôpital de la Salpêtrière (Paris).

Mais cette oeuvre dresse le portrait sombre d'un Charcot impénétrable, mutique, aux émotions verrouillées. Un clinicien certes habité par son métier, mais débordé par ses ambitions académiques. Augustine décrit aussi sa relation ambiguë avec sa patiente éponyme (la chanteuse Soko). La parfaite incarnation de cette définition de l'hystérique selon Lacan : "Une esclave qui cherche un maître sur qui régner." Au sommet de l'échelle sociale, le mandarin va progressivement se laisser séduire par cette malade tout en bas de l'échelle, dans une société d'une froide cruauté.

 
Au demeurant très belle, cette fiction occulte la dimension visionnaire, le génie médical du personnage. "Charcot a été le premier à introduire la démarche scientifique dans l'étude des maladies du système nerveux, résume Yves Agid, neurologue à la Pitié-Salpêtrière. Avec un siècle d'avance, il a fondé la neurologie moderne. Il reste le plus grand des neurologues."
Qui fut le vrai Charcot ? "La figure du maître de la Salpêtrière reste l'objet d'une fascination aussi inépuisable qu'ambivalente", écrit le philosophe Marcel Gauchet dans Le Vrai Charcot (Calmann-Lévy, 1997), cosigné avec la psychiatre Gladys Swain.

Le personnage est resté secret. "Ce qu'on sait de lui vient de ses proches, qui se partagent en deux courants opposés, raconte Jacques Poirier, neurologue et historien de la médecine : ses hagiographes, qui furent surtout ses élèves, et ses détracteurs invétérés, tels Léon Daudet ou les frères Goncourt qui en ont dressé des portraits au vitriol."
"C'était indiscutablement un despote, avec ses élèves comme avec sa famille. Il était taciturne, introverti, égocentrique. On a parfois attribué cette cuirasse à une extrême sensibilité, poursuit M. Poirier. Mais c'était un "austère qui se marre". Il adorait les spectacles de clown et pouvait brailler des chansons de salle de garde." Cet anticlérical affirmé, sans opinion politique connue, était aussi doté d'un singulier charisme.

Travailleur acharné, d'une immense culture, Jean-Martin Charcot était animé de hautes ambitions, avide d'honneurs et de pouvoir. Issu de la petite bourgeoisie (son père était carrossier), il suit à Paris un parcours scolaire et médical classique. En 1862, il épouse une veuve fortunée dont il aura une fille et un garçon, le futur explorateur Jean-Baptiste Charcot. La même année, il est nommé médecin-chef à la Salpêtrière, alors "hospice de la vieillesse-femme", dédié aux indigentes et aux aliénées.

Dans cette cour des miracles, pendant plus de dix ans, Charcot va décrire, avec une minutie quasi obsessionnelle, les signes cliniques de ses patients, photos et croquis à l'appui - il avait un très bon coup de crayon. Puis, à l'autopsie, il scrute au microscope les lésions correspondantes sur des coupes du cerveau ou de la moelle épinière.
"Charcot va utiliser cette méthode anatomo-clinique pour individualiser de très nombreuses maladies", explique Lionel Naccache, neurologue et chercheur Inserm à l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM) à la Pitié-Salpêtrière. Ainsi de la sclérose en plaques, en 1868, ou de la sclérose latérale amyotrophique, nommée "maladie de Charcot" en France.
"Cette période fondatrice a été l'Austerlitz de Charcot", estime Lionel Naccache. Attirant de nombreux élèves, Charcot fera école - une école surnommée "Charcoterie" par ses détracteurs...

"En 1870 s'opère un tournant dans l'oeuvre de Charcot : c'est le début de son intérêt pour l'hystérie", raconte Jacques Poirier. Selon Lionel Naccache, cette période inaugure son "Waterloo". Car l'empereur de la neurologie va tenter d'appliquer, en vain, sa méthode à l'hystérie. Sans jamais trouver de lésions ou de troubles physiologiques apparents - en partie parce que les symptômes dépendent du regard d'autrui.

C'est alors qu'entre en scène Sigmund Freud, jeune étudiant en médecine, qui sera l'élève de Charcot quatre mois en 1885. Le futur père de la psychanalyse témoigne de l'ascendant déterminant qu'exerce Charcot sur lui : "Charcot [est] un des plus grands médecins dont la raison confine au génie, [...] personne n'a jamais eu autant d'influence sur moi", écrit-il dans une lettre à sa fiancée. Montrant que l'hystérie ne peut être une maladie neurologique pure, Charcot a mis le doigt sur la dimension psychique de cette maladie. "Freud va s'engouffrer dans la brèche qu'il a vue s'ouvrir sous ses yeux", relate Marcel Gauchet. En clarifiant cette notion, il découvrira l'inconscient.

La fin du film Augustine montre la patiente simulant une crise d'hystérie, lors d'une des fameuses leçons du mardi de Charcot. "Que certains malades aient été des acteurs, qu'il y ait eu tromperie de la part de collaborateurs de Charcot, c'est malheureusement vrai", reconnaît Roger Teyssou, qui vient de publier Charcot, Freud et l'hystérie (L'Harmattan, 190 p., 19 euros).
Son plus fidèle élève, Babinski, est ici un témoin à charge : "Ses leçons attiraient les gens du monde, des acteurs, des littéraires, des magistrats, des journalistes, des hommes politiques et quelques médecins. L'exposition des sujets en état de léthargie, de catalepsie, de somnambulisme, de sujets présentant des crises violentes, ressemblait trop à de la mise en scène théâtrale."

Le "Waterloo" de Charcot tient surtout à cette dérive exhibitionniste et mondaine, où le neurologue vieillissant semble poser en caricature de lui-même. Mais cette ultime défaite ne doit pas faire oublier tous les "Austerlitz" : il reste un génie sans égal dans l'histoire de la neurologie.
Florence Rosier